Interview de Marie-Hélène de Ny sur son exposition « Infinités plurielles »

Pouvez vous vous présenter en quelques mots?

Je m’appelle Marie-Hélène le Ny, je suis photographe, ou photographiste comme je dis. J’ai fait des études d’arts et j’ai décidé de me consacrer aux arts plastiques en m’intéressant beaucoup aux interactions entre les humains et en essayant de construire un travail artistique à partir des rapports humains.


Vous êtes à l’origine de l’exposition infinités plurielles. Pour les élèves qui n’ont pas eu la chance de la voir, pouvez-vous nous en dire plus? Qu’est-ce qui vous a poussé ou motivé à faire cette exposition?

« Infinités plurielles , c’était une commande du ministère de la recherche qui m’a été faite suite au projet « on ne naît pas femme, on le devient » que j’avais réalisé en 2010. C’était pour moi une façon de faire une espèce d’état des lieux, en tout cas de m’interroger sur l’état de l’émancipation des femmes aujourd’hui. J’avais, en effet, eu l’occasion de travailler avec des femmes, des femmes empêchées, qui étaient très limitées dans leur autonomie. J’étais aussi très agacée par la façon dont on représente les femmes dans les médias. J’ai voulu prendre le contre-pied de « sois belle et tais toi » et de dire aux femmes: « venez comme vous êtes, vous êtes toutes belles et, faites-moi entendre ce qui est important pour vous, ce que vous avez envie de partager, faites entendre votre voix ».

Et du coup, j’ai photographié 192 femmes de 9 à 90 ans, je les ai écoutées et j’ai tout enregistré pour faire entendre leur voix. Cela a donné lieu à une exposition On ne naît pas femme, on le devient qui a été vue par la chargée d’égalité au ministère de la recherche et qui est venue me voir en me disant qu’elle aimerait que je fasse un projet pour mettre en valeur la place des femmes dans les sciences. En France, il n’y a que 25% de femmes dans le monde scientifique et bien évidemment, plus on monte dans les responsabilités, moins elles sont nombreuses. « 

Pouvez-vous nous parler d’une expérience ou d’une femme qui vous a particulièrement marquée que ce soit pendant votre exposition ou votre carrière?

« Alors, c’est difficile parce que j’en ai rencontré un très grand nombre, nous sommes en 2019, cela fait pratiquement quinze ans que j’ai commencé à creuser la question de la place des femmes et de leur sort. Mais une qui m’a vraiment donné l’impulsion de faire ce projet, cela devait être en 2005 ou 2006 avec un groupe de femmes qui apprenaient le français en banlieue parisienne. Je leur faisais faire des portraits que j’appelais « portraits écrits ».

Mon projet, c’était de donner la parole à des femmes qui ne l’ont pas. C’était des femmes qui étaient un peu invisibles dans la société française, qui avaient migré souvent avec un mari et qui vivaient dans les banlieues. Elles ne travaillaient pas, parlaient très peu la langue ou pas du tout. Et cette femme qui venait participer au projet, je l’ai vue deux fois; Elle était voilée mais elle a posé de dos, et elle n’est jamais revenue. Elle a fait porter son texte par sa fille, où elle disait, comme la fois où je l’avais rencontrée qu’elle avait un mari très dur . Elle n’en pouvait plus d’être enfermée, de ne rien pouvoir décider de sa vie. On avait quand même fait son portrait donc elle a été ajoutée dans le projet. C’est une femme qui avait presque mon âge, peut- être deux ans de plus que moi et je me suis dit : « quelle vie elle a , comment c’est possible qu’elle soit à ce point-là abandonnée par l’État ? Personne ne l’aide à faire valoir ses droits ».

Elle était prisonnière. C’est là que j’ai décidé qu’il fallait absolument que je travaille sur la question des femmes. J’avais l’impression que l’on reculait, elle avait des conditions de vie pires que ma grand-mère. L’idée ce n’est pas de retourner vers nos ancêtres, mais d’adopter des modes de vie plus harmonieux. En  même temps, en 2009, il y a eu une exposition au centre Pompidou qui a sorti des œuvres de femmes. J’ai compris qu’il y avait des artistes femmes formidables mais qu’on ne les connaissait pas. Même moi qui avais fait des études d’arts, je n’avais jamais entendu parler d’elles.

Enfin, j’ai rencontré deux femmes formidables. La première est Geneviève Fresque, philosophe qui depuis quarante ans travaille sur la dimension politique des rapports hommes/femmes. Ensuite, Françoise Héritier que j’ai eu la chance de rencontrer, qui est décédée depuis, anthropologue formidable qui a consacré toute sa vie de recherche sur la question des rapports entre les hommes et les femmes.
Donc vous m’avez demandé d’en garder une mais je cite une rencontre qui a été difficile mais un déclencheur et puis deux qui ont nourri ma réflexion sur l’humain.”

Le film hier parlait de femmes fortes dans le monde du travail, tout en mettant en évidence les inégalités qui continuent d’exister. Quels conseils donneriez-vous aux délégués de cette conférence afin d’améliorer cette situation dans le monde du travail?

“C’est difficile, il existe des discriminations invisibles soit parce qu’elles sont ancrées dans les fondements de votre éducation que vous ne les voyez pas ou alors parce que c’est une sorte de litanie répétée par les hommes: les femmes seraient inférieures aux hommes, et certaines femmes en sont malheureusement persuadées.

Pour revenir à votre question, ce serait de veiller tout particulièrement à se poser la question de la discrimination sexuelle dans tous les éléments de la question. Par exemple, il est beaucoup question de la place des femmes dans la résolution des conflits, elles n’y sont pas souvent associées alors que quand elles le sont la paix est plus durable.

Il faut donc toujours viser une réflexion paritaire, cesser de faire des lois qui touchent femmes sans leur demander leurs avis. Il y a des pays ou par exemple les hommes ont décidé que les femmes n’avaient pas le droit d’avorter. Je ne vois pas en quoi cela les regarde, ce n’est pas leurs corps, ni leur vie: ils décident purement et simplement à la place des autres. Il est donc nécessaire de toujours réfléchir à l’implication qu’une décision aura sur la vie des hommes et celles de femmes. Par exemple, on est en train de s’apercevoir que la recherche médicale, est souvent réfléchie uniquement pour un corps masculin, c’est-à-dire que l’on va penser les dosages, les expériences sur un corps d’homme. Or certaines fois, il devrait y avoir des spécificités, on devrait être capable s’interroger sur ce qu’une certaine molécule peut faire aux hommes et aux femmes.

Au lieu de créer de nouvelles lois visant à une parité, il faut faire en sorte que celles qui existent soient appliquées, que l’on mette des moyens en place dans les pays pour que la loi devienne une obligation et pas une recommandation. De nombreux états ont l’air vertueux car ils ont mis des lois paritaires en place alors qu’en réalité les filles ne vont pas à l’école et continuent à être mariées très jeunes. Il faut aller jusqu’au bout du processus dans les conventions internationales, écouter et aller voir les femmes qui n’ont pas été à l’école, ne peuvent pas écrire leurs revendications. Il ne faut pas seulement penser aux choses de manière abstraite: il faut travailler plus près de la population. Ces personnes ont aussi des choses à dire, elles doivent être entendues que ce soit pour résoudre un conflit ou même pour lutter contre le dérèglement climatique: c’est leur vie qui est en jeu.”

Theret Constance

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